HARCÈLEMENT ET TRAVAIL : OÙ EN SOMMES NOUS EN 2018 ?

TRAVAIL ET HARCÈLEMENT SEXUEL :

OÙ EN SOMMES-NOUS EN 2018 ?

Par L. PRUVOST

Lorsque l’on pousse la porte d’un cabinet d’avocat, on se plonge dans un monde un peu à part. Ceux, spécialisés en droit pénal et notamment en droit des victimes, voient passer entre leurs murs plus d’une femme ayant vécu une ou plusieurs histoires difficiles. Violences conjugales, discrimination, harcèlement et leurs comparses forgent le quotidien de leurs défenseurs devant la justice.

Cet été, j’ai eu la chance d’effectuer un stage dans l’un de ces cabinets. Des victimes, j’en ai vu passer quelques unes. Toutes m’ont touchée. Toutes avaient quelque chose à défendre, à revendiquer.

L’exemple de Nadège, jeune cadre dynamique victime de harcèlement

Le dernier dossier que j’ai traité est peut-être l’un des plus marquants. Nadège* arrive un soir, en urgence, l’air un peu perdu. Elle a le charisme certain des jeunes cadres dynamiques. La trentaine, elle fait partie de ceux qui vivent quasi uniquement pour leur travail, qui s’acharnent et s’échinent pour décrocher le Graal. Pour elle, il prend la forme d’un contrat stable dans sa nouvelle entreprise, une fois l’angoissante période d’essai terminée. Nadège n’a visiblement pas eu trop de mal à s’y intégrer. Elle s’entend bien avec ses collègues, elle mène à bien des projets intéressants et en décroche d’autres. Et puis, elle y rencontre Martin* qui a un peu trop tendance, peut-être, à se prendre pour son supérieur hiérarchique. Pour la « guider », dit-il. Assise face à son avocat, Nadège ne nie pas que Martin lui a plu. Dans les premiers temps du moins. Martin, lui aussi, a senti cette attirance. Alors, malgré le fait qu’il porte un anneau à la main gauche, il fait en sorte que Nadège « succombe ». Nadège, elle, dit avoir accepté, parce qu’elle a trop peur de voir son contrat se terminer à la fin de sa période d’essai. Martin joue avec cela. Il lui confie des tâches, avant de les lui retirer, il la menace d’un ton doucereux, il fait en sorte qu’elle ait, en effet, de quoi tout perdre, par le biais de photographies compromettantes et de textos de plus en plus osés. La pression psychologique s’installe. Le harcèlement sexuel et moral devient quotidien. Martin gagne des faveurs sexuelles. Nadège, elle, s’enferme dans un cercle vicieux dont elle ne sait plus comment en sortir.

En France, seulement 8 % des victimes portent plainte

Le droit français sanctionne le harcèlement sexuel au travail, à l’article 222-33-2 du Code pénal. Il se définit comme le fait de proférer des propos ou d’avoir un comportement spécifique, qui par la répétition, en viennent à porter atteinte à la personne, aussi bien à ses droits et à sa dignité qu’à sa santé physique ou mentale par la dégradation de ses conditions de travail, voire en compromettant son avenir professionnel. Celui qui commet ces faits s’expose à une peine de deux ans de prison et à 30 000€ d’amende.

Le harcèlement sexuel au travail n’est pas rare, bien au contraire. En France, les chiffres sont alarmants. Une étude publiée par l’IFOP en 2014, démontre que 20 % des femmes en sont victimes durant leur carrière, soit une sur cinq. Parmi celles-ci, seulement 30 % osent en parler et 5 % encore portent plainte, pour un total de 8 % de victimes.

La France n’est pas la seule concernée par ce fléau. Un article du 24 avril 2018, réalisé par l’ONG CARE, met en lumière une forme inacceptable de banalisation au niveau mondial. Nous ne retiendrons ici que trois chiffres qui parlent d’eux-même : en Inde, 33 % des hommes pensent que siffler une collègue sur son lieu de travail est normal ; aux Etats-Unis, 44 % des hommes trouvent acceptable qu’une de leur collègue féminine soit visée par une blague de caractère sexuel ; en Egypte, 62 % des hommes affirment qu’un employeur peut tout à fait demander des contacts sexuels à ses employées.

Ainsi, un pays sur trois n’incrimine pas le harcèlement sexuel au travail. Dans le monde, 235 millions de personnes sont concernés, et une femme sur deux en est victime.

Lutter contre le harcèlement sexuel au travail

Il est vrai que les consciences se réveillent, que certaines initiatives sont prises. En France, le Défenseur des droits a procédé à la diffusion d’une série d’affiches, de vidéos et de flyers au début de l’année pour informer et sensibiliser le public. De son côté, l’Organisation internationale du travail (OIT) s’est accordée sur le principe d’une toute première convention pour « mettre fin à la violence et au harcèlement dans le monde du travail », qui doit voir le jour dans moins d’un an et à l’occasion du centenaire de cette institution. Pour autant, et au vu des chiffres, il faudra plus d’une campagne, plus d’une mobilisation, pour pointer du doigt ce phénomène trop persistant.

L’ONU Women, comme d’autres ONG, lutte activement contre cette forme de violences proférée à l’égard des femmes. Il est important d’informer, de sensibiliser au mieux chaque personne. Cela peut se faire au travers de campagnes d’information, d’écrits, de films, d’expositions, de conférences et de prises de positions frappantes. Il ne faut pas non plus négliger le rôle de l’éducation, à l’école, et de la formation dans l’entreprise.

Surtout, il faut libérer la parole des victimes. Bien trop souvent, celle, ou celui, qui subit ces faits porte en elle un très grand sentiment de culpabilité, persuadée par ce que l’on lui a appris et le regard des autres, qu’après tout, elle l’a peut-être un peu « cherché ».

Quand je me souviens de Nadège, lors de son premier rendez-vous avec son avocat, je ne vois pourtant pas une femme « méritant » l’enfer dans lequel elle vit désormais. Elle fait partie de ces trop nombreuses victimes prises au piège de quelqu’un qui ne veut pas voir le problème et les répercussions de ses actes. Cette histoire n’a pas de happy ending : Nadège a résisté à son harceleur, elle en a perdu son emploi. Pourtant, elle ose maintenant faire valoir ses droits face à la justice. Toutes les victimes n’ont pas cette volonté.

Vers l’égalité réelle

Ce cas si banal mais pourtant si marquant, nous montre qu’il faut arrêter de considérer la femme comme un objet, sur son lieu de travail comme ailleurs. Le besoin d’information et de sensibilisation est réel, pour protéger au mieux toutes les victimes et apporter un changement profond de mentalité et de vision de la femme. L’étape ici est fondamentale pour qu’il y ait, à terme, une égalité réelle entre les femmes et les hommes, et ce, dans toutes les situations.

* Par respect du secret professionnel, les prénoms ont été changés.

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