ÉDITION SPÉCIALE : EXHIBÉ.ÉS

EXHIBÉ.ÉS-PREMIÈRE PARTIE 1

La pornographie mise à nue

DollAny

Retourne d’où tu viens, Satanas !

Tout le monde en parle, a un avis, souvent bien tranché et déterminé par la logique du « pro » et du « contre », sur la question apparement épineuse de la pornographie. Mais rares sont ceux qui avoueront en consommer, et pourtant le mot est sur toutes les lèvres. Dans les médias et dans notre imaginaire collectif, la pornographie est bien souvent monstrueuse, sale, profondément outrageante et irrespectueuse des femmes et des mœurs (mais surtout des moeurs !). Et quand bien  même, il s’agit de la dédiaboliser, on ne sait jamais par quel bout la prendre, n’est-ce pas ?! Comment légitimer l’existence du porno en restant fidèle à ce qui fait de nous des êtres vertueux et moraux ? La pornographie trangesse en laissant s’exprimer les corps et leurs performances sexuelles, conventionnellement cachés et réprimés.

Nous ne voulons pas d’elle, elle nous dégoûte. La pornographie n’appartient pas à notre société, ou plutôt faisons-nous comme si elle n’avait rien avoir avec ce « Nous » en l’excluant à tout prix du cercle protégé du “ bien commun” et du “vivre ensemble”. À moins qu’il s’agisse d’en faire un ennemi indiscutable en centralisant l’attention sur ses menaces et ses perversions, la question de la pornographie peine à être débattue, négociée et délibérée, sans qu’il y ait trahison des valeurs. La pornographie est le “grand tabou”, la honte d’une société bien-pensante, qui n’a le droit d’exister dans le débat que pour être lapidée à coups de bonnets phrygiens. Abjecte tu es, abjecte tu resteras.

Bien que nous la condamnons à occuper un recoin sombre et éloigné de nos mœurs et de nos principes civilisateurs – un espace qui ne s’atteint que par la transgression, et quelle transgression ! – la pornographie a pourtant tout à voir avec “ Nous”. Elle est l’imitation même de nos propres pratiques sociales, l’expression de nos confusions et de nos hystéries communes.

Soyons franc, si la pornographie est si « choquante », c’est qu’elle travaille nos corps réprimés et malmène nos esprits vertueux, scellés à triple tours de bienséance. C’est “Nous”, mais en plus “sale”. Ne parvenant pas à comprendre les émotions contradictoires qu’elle crée en nous, et loin d’accepter qu’elle nous révèle la complexité de nos sexualités, il est plus aisé de la critiquer pour mieux s’en éloigner. La critique serait d’ailleurs très largement applicable au cinéma en général, érigé en Art, accessible au plus grand nombre, et pourtant imprégné de l’imagerie et de la rhétorique de la culture du viol – mais passons pour cette fois. La pornographie a cette particularité d’être facilement condamnable parce que son existence, avant même son contenu, est un bras d’honneur dressé contre l’oppression des corps, et in extenso des individus.

La pornographie n’est pas que “chair”, elle a aussi un squelette.

Respirons un bon coup. La pornographie est avant tout un genre cinématographique qui, à l’instar du cinéma, relève d’une mise en scène. Elle est pure fabrication, un artifice, et n’a pas vocation à être représentative de nos sexualités vécues. La nudité, le sexe, la création et l’alimentation des fantasmes sont des expériences naturelles du corps, et ne peuvent être érigés en “problème”. Le bémole se trouve en revanche dans la représentation hétéronormée de ces expériences. C’est que la pornographie, issue du cinéma, est une industrie et comme toutes les industries, elle s’est organisée selon un ordre social, culturel et économique hiérarchique. Elle n’est donc pas mauvaise en soi, mais biaisée par un principe de distinction sexuée. C’est en cela qu’il faut la critiquer.

Paradoxalement, si on attend des femmes qu’elles soient des poupées vertueuses et assujetties en société, honteuses de la saleté et des tentations de leur corps, on est avide de leur nudité pornographique, de les voir se transformer en diablesses apprivoisées dans le privé. C’est le grand complexe de « la mère et la putain ». Putain, elle peut l’être puisqu’elle ne l’est que pour l’homme. Mais ne vous y trompez pas, si la position avantage l’homme, il est lui aussi figé dans l’image du dominateur; assigné à une vigueur indestructible, il doit sans cesse confirmer une hétérosexualité toujours plus rigide.

Mais dès lors que l’on accepte que la pornographie n’est pas la réalité, qu’elle est simplement productrice d’images déjà fantasmées dans les imaginaires, son contenu n’est plus un problème. Ce qui tracasse en revanche, c’est la tête pensante de l’industrie. Parce qu’elle est majoritairement contrôlée par des hommes, la pornographie est un défilé de nouvelles recrues volatiles au service de désirs institués. En leur faisant  miroiter leur futur triomphe sur la médiocrité générale en invoquant la réussite (et le salaire) de leurs ainées starisées, et en les confinant au face caméra, on les éloigne des cercles décisionnaires.

Privées de liberté de choix quant à la représentation de leur corps assigné au seul désir masculin (remercions au passage les Pères Freud et Lacan pour avoir largement contribué à cette charmante réduction), elles sont dès lors soumises à l’image de créatures domptées, sexualisées certes, mais réduites à la seule main d’œuvre de l’homo-phallus (créature également, mais apprécié, légitimé et justifié dans sa nature virile). La pornographie n’est donc pas une affaire de domination, c’est l’industrie qui la régie qui la pense comme tel. Nuance.

STOP ! Pose-moi ces clichés, que je ne saurais voir !

Voici les Trois Grands P qui nuisent au porno et qui hantent vos petites caboches : Prostitution, Pédophilie, et Poudre de Perlimpinpin ! Tous les venins sont bons contre ce qui semble contrenature-han. Je vais en décevoir certain.es, mais il n’y aura ni complot, ni essence de la criminalité sexuelle, ni prostitution légalisée dans cette édition… Si la critique est aisée, faire celle de la pornographie n’est pas une mince affaire.

Les rapprochements se font avec indigence, mais replacer la pornographie dans le domaine ludique et artistique, c’est rappeler que notre sexualité est toujours tenue en laisse. La prostitution et la pornographie mêlent à première vue : argent et sexe. Pourtant, si elles partagent la même étymologie (porné = prostituée), celles-ci ont toutes deux un rapport argent-sexe différent ; et ne connaissent pas la même légalité ! (Nous garderons, hélas, le débat : abolitionnistes versus prohibitionnistes pour un prochain article de DollAny) Si la prostitution engage un rapport direct entre deux personnes contre rémunération –le plaisir reste au cœur de l’acte-, la pornographie, elle, repose une image : celles d’une « comédie » interprétée par deux acteurs où le Jeu précède tout plaisir ! En ce qui concerne la pédophilie, rassurez-vous, chacune des personnes que vous voyez papattes en l’air est : majeure, vaccinée et sait simuler ! Au vue du budget que les grandes maisons de production du X investissent dans le matériel pornographique, très peu souhaitent se voir entourés d’un cercle d’avocats tendus comme un string… Le gangbang entre juristes, oui ! Mais sans les robes noires en polyester, Monsieur le Juge !

Tous en scène !

On considère la pornographie comme immorale, voire amorale car subversive. Toutefois, faire un procès d’intention à la pornographie, c’est remettre en question la pratique du cinéma de genre, et par extension de l’art cinématographique lui-même. La première confusion qui s’installe, avant même l’effroi ressenti face à la performance sexuelle, est l’assimilation du personnage, à l’identité même de l’acteur/trice. Les frontières entre le jeu et le réel, s’effritent dès lors qu’un tabou est violé. Le principe du tabou, défini par Freud comme étant la racine des préceptes moraux, est au cœur même du débat autour de la sexualité et de l’Art. La sexualité comme l’Art s’empare du tabou et le subvertit ; c’est par un système de transgression des interdits, que l’ingéniosité artistique et sexuelle se renouvelle. Cependant, accorder à la pornographie l’immunité de jugement, c’est d’une part, aller à l’encontre du principe de création de l’artiste qui mesure conformité et marge, consensuel et provocant. C’est une propagande du biopouvoir exercé à travers le tissu social même. De ce fait, la pornographie doit être transgressive, non pas pour le génie, mais plutôt afin de participer à la déconstruction des limitations sexuelles imposées par la culture sociale.

Toutefois, l’industrie du X a elle aussi besoin de se faire déboucher les canalisations par un sexy frenchy Handyman !

« Ce que vous proposez (les industries du X), comme d’habitude, c’est de la poudre de perlimpinpin »


Nous voici à notre troisième P ! Parce que le monde du porno aussi nous enc… enfume ! Je vous vois déjà venir sur vos tout petits pique-bœufs : « Les bi***s sont pas si grosses en vrai ! ». Hélas, in petto vous savez que si, Messieurs… nos excuses Mesdames !  La pornographie est dépossédée de son pouvoir subversif depuis que notre « religion égalitariste » écrit Virginie Despentes, le capitalisme, s’est emparée de ce domaine, piégeant donc femmes et hommes dans une construction culturelle validée par les grandes productions de diffusion. La qualité des films, les contraintes de tournage, les contrats des hardeur.ses… Ce sont des questions auxquelles nous évitons de nous frotter, comme si l’acte sexuel exhibé était d’emblée hors-la-loi, car hors des mœurs. Le milieu de la pornographie est certes masculin mais aussi politique.

Dès 1975, Valérie Giscard D’Estaing revient sur la décision du ministre Michel Guy qui autorisait la diffusion de vidéo pornographique sur grand écran… Le porno ne connaît pas sa première censure mais celle-ci la freine dans son renouvellement artistique. De plus, la plupart des scènes mettent en avant des fantasmes hétérosexuels qui brident la sexualité masculine et féminine : l’œuvre atteint son acmé grâce à l’éjaculation masculine, la semence de la femme étant prohibée. Si le porno peut nous apprendre à donner et recevoir du plaisir, à mettre à mal les tabous, il participe également, sous le leitmotiv du profit, à la validation de ces pratiques andocentriques. La fellation, la pénétration, la tristement célèbre Gorge profonde, la soumission… Le but n’est pas de hiérarchiser des préférences sexuelles, mais de comprendre que l’usage récurrent de ces figures relèvent plus d’un objet d’usine qu’un objet d’art subversif. Quand font-ils place à l’éjaculation féminine ? Aux femmes-fontaines ? Aux pratiques homosexuelles qui n’incluent pas  nécessairement la pénétration ? Au corps de l’homme, en dehors de son attirail de plombier ? Le plaisir féminin n’est pas suffisamment pris en compte dans une industrie « faite de chair humaine, de la chair d’actrice» écrit toujours Despentes. Le désir, tout comme la représentation du sexe, doivent rester l’apanage de l’homme : le plaisir de l’homme est toujours au centre de chaque scène, même lors des rapports lesbiens, le désir homosexuel n’est que secondaire face aux projections du fantasme masculin.

Par exemple, produire une pornographie du viol – category rape – c’est participer à la banalisation d’un crime sexuel, déjà soumis à l’omertà du patriarcat, il revient donc aux producteurs.trices, hardeurs.ses, de refuser  la diffusion de ces images virilisantes et stigmatisant une sexualité féminine au service du désir du mâle(s) soumis à ses soi-disant pulsions. Il faut souligner que la pornographie n’est pas un vecteur du viol ou des agressions sexuelles. Le viol a existé bien avant le matériel pornographique. Toutefois, le cas du viol dans la pornographie est d’autant plus important qu’il reproduit le schéma social et le propose comme pratique sexuelle.

L’éducation féminine émascule les femmes dès l’enfance et les enferme dans un rôle victimaire et impotent, intériorisant de ce fait, le viol. En ce qui concerne, l’éducation masculine, les hommes sont soumis à plusieurs contraintes : la performance, la taille du sexe, le refoulement des pratiques dites homosexuelles, accumuler les conquêtes… tout ça pour être un “vrai mec”. Ainsi, celui-ci devient, inconsciemment, confus : un viol n’en est jamais un puisque, c’est une pratique sexuelle, le viol en tant que crime est tout autre que celui de la pornographie, il est synonyme de maladie psychiatrique dans l’imaginaire collectif. Cette dénégation se fonde sur plusieurs l’illusion cinématographique : la simulation et le plaisir de l’acte sexuel et le relatif consentement de chacune de ces scènes. De ce fait, il est donc essentiel, de réactualiser le quatrième mur – avertissant le spectateur de la mimesis mis en place – afin de dissocier la sexualité réelle de la hardeuse de la sexualité jouée de “salope” en scène.

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