L’ART D’ÊTRE UNE (VERTUEUSE) TRAINÉE : Ou le complexe de la féminité

L’ART D’ÊTRE UNE (VERTUEUSE) TRAINÉE 

Ou le complexe de la féminité

Solani BrB

Tu porteras des talons ma fille !

Ça vous aura peut-être échappé, mais l’ère du féminin est là ; on vous le vend à gros coups de pubs pour des cosmétiques, des marques de fringues, des tendances girly qui feront de vous des femmes fortes et modernes, des allégories parfaites du girl empowerment. Depuis les victoires du féminisme égalitariste, la féminité est une valeur exaltée, appréciée pour la liberté qu’elle insuffle ; talons hauts, mini jupes et décolletés, le temps où les femmes se devaient d’avoir honte de leur corps est révolu, l’heure de la libération sexuelle a sonné. Nous sommes désormais libres de nous épanouir en tant que femme, d’en illustrer les attributs et de s’approprier une maternité arrachée à l’autorité masculine. Grand bien nous fasse !

Pourtant, cette représentation caricaturale et systématisée, largement promulguée partout dans les médias quels qu’ils soient, semble nous avoir automatiquement assigné à en être les égéries. Comme si être femme signifiait avant tout chose être féminine. Nos corps tout entiers ont été voués à incarner l’érotisme et à supposer une sexualité destinée aux hommes. De même, la maternité et les joies du foyer familial sont à notre charge car, c’est bien connu, les femmes entretiennent « naturellement » plus d’affinités à l’émotionnel, et grandissent en rêvant de prince charmant, d’enfants et d’un grand château blanc. Autant de principes féminins qui excluent systématiquement toutes celles qui oseraient s’en différencier. La lesbienne (caricaturée sous ses traits aigris), la fille voilée (désérotisée parce que cachée), la célibataire sans enfants (éternelle sorcière vouée à la malveillance), et toutes celles qui se plairaient à singer les hommes, leurs comportements et leurs ambitions, sont érigées en traîtresses à la féminité.

Que l’on soit mère, épouse, ou – duo gagnant – les deux, les femmes se doivent d’être les
pantins d’une féminité stricte et conventionnée ; être belle dans le public et dans le privé,
dévouée à son homme, à sa famille, impliquée dans la lutte pour la bienséance et le bien commun. Car oui, être femme, c’est aussi être vertueuse. Parce que la féminité s’est érigée en « droit des femmes », en aspiration universelle pour toutes, nous nous devons de l’incarner sans tendre vers l’outrance et la vulgarité – bien que personne ne semble parvenir à tracer une ligne distincte entre ces deux principes. De la même manière que les femmes doivent savoir jongler continuellement entre vie privée et vie professionnelle (préférant la vie privée, parce qu’il n’y a rien de plus magnifiquement féminin que de s’abandonner entièrement au bien-être de son foyer), elles sont également priées de se tenir parfaitement en équilibre entre exaltation de la féminité et défense de la vertu. Ô joie !

La belle hypocrisie

La valeur symbolique de La Femme, qu’elle soit Marie ou Marianne, se précise dans son rôle de gardienne de la féminité et de ses attributs: qui de mieux qu’une femme pour garantir le respect des lois cosmiques qui nous régissent ? Si les mythologies, les religions et, plus tard, les institutions nous ont assigné à illustrer ce qu’il y a de plus beau chez une femme – les sensuelles rondeurs de nos corps rappelant le devoir maternel vers lequel nous nous dirigeons joyeusement – ce sont les femmes qui en détiennent le pouvoir de jugement. C’est ainsi que l’on apprend aux jeunes filles à être féminines, et non féministes, au nom d’un principe vertueux censé nous protéger de la vulgarité, et d’une potentielle mutation en Reine des Catins.

Parce que la représentation de la femme tangue sans cesse entre « divinité » et « traînée », la féminité ne doit pas déborder du cadre formel qui lui a été donné. Être féminine, oui. Mais en accord avec le principe républicain de la bienséance. Si les valeurs du « féminin » sont érigés en normes à protéger, en libertés à revendiquer, ils sont tenus responsables de la violence physique et symbolique faite aux femmes. Dès lors que nous sommes insultées, que notre peau est martelée de coups, que nos vêtements sont sauvagement arrachés, et nos crinières empoignées pour mieux nous immobiliser, c’est cette même féminité exaltée qui se retrouve sur le banc des accusés. Talons trop hauts, jupe trop courte, décolleté trop plongeant, sous-vêtements trop voyants. Fallait pas chercher !

La place de la femme en société est maintenue sur un petit mètre carré qu’elle ne saurait
dépasser sans en goûter les risques. Les « négligées », se refusant à la féminité, et les « traînées » trop découvertes, sont délégitimées, et perdent toute protection sociale et
juridique. Qu’on soit trop féminine ou pas assez, on a le corps en chantier. Le concept même de féminité est un leurre qui piège les femmes dans un rôle d’illustration constamment remanié pour « le bien commun ». Après tout, qu’est-ce qu’une femme demandant justice, si ce n’est une traînée trop ivre ou trop nue ? Il est bien plus simple de la rendre seule responsable de son malheur, plutôt que de s’interroger sur les malaises d’une société qui ne comprend pas vraiment pourquoi elle agit comme elle agit.

Le principe du « féminin », tout comme son symétrique « masculin », est au service de l’assignation des rôles qui permettent de délimiter la place de chacun. Les hommes en « manque » de virilité se verront aussitôt soupçonnés d’homosexualité et perdront les prérogatives accordées par l’hétéro-fierté ; les femmes, de préférence jeunes et belles, se doivent d’être dévouées à Un homme, auquel cas, elles s’exposent librement à être possédées par tous.

La traînée n’est donc pas l’antithèse des femmes « vertueuses », mais un alter ego
« naturel » invoqué dès lors qu’on ne sait plus où les caser. Sois femme ou tu seras
putain. Tu parles d’un choix !

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