FOCUS SUR…Laurence Faron : La carrière des femmes féministes est limitée par un double plafond de verre

Laurence Faron : « La carrière des femmes féministes est limitée par un double plafond de verre »

Première publication le 07.02.2018
Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?
Diplômée de Sciences Po Paris (promotion 1981) et titulaire d’une maîtrise en droit, j’ai fait une première carrière dans la finance avant de me lancer dans l’édition. J’ai travaillé pendant onze ans dans une maison d’édition scolaire comme éditrice et directrice de collection. En 2005, je fonde les Éditions Talents Hauts, spécialisées en littérature pour la jeunesse, dont j’anime le catalogue riche de 270 titres. Je suis membre du bureau de la Commission jeunesse du Syndicat national de l’Édition (SNE) que je représente à la Commission de surveillance des publications destinées à la jeunesse. Je suis souvent sollicitée pour des conférences sur l’édition jeunesse, les discriminations et suis également présente dans les salons à l’international en vue de la cession des droits de traduction des livres de Talents Hauts.
Quelle est votre définition du féminisme ?
Le féminisme est un combat qui peut prendre différentes formes, idéologique ou pragmatique. Mon féminisme à moi s’inscrit dans la deuxième voie : j’aurais pu théoriser, mes études m’y prédisposaient plutôt, mais j’ai préféré l’action, la mise en œuvre dans ma vie personnelle et professionnelle de mes convictions. Question de tempérament sans doute.
Comment cela a pu impacter votre vie personnelle et/ou professionnelle ?
Pour celles•ceux qui vivent en couple, il vaut mieux que les deux personnes partagent à peu près les mêmes convictions… Je connais nombre de féministes qui doivent mettre un peu trop d’eau dans leur vin pour préserver leur vie de couple. Dans la vie professionnelle, je pense que dans un milieu non spécifiquement féministe — c’est-à-dire presque partout sauf chez Talents Hauts ! — la carrière des femmes féministes est limitée par un double plafond de verre : celui qui bloque les femmes et celui, plus bas, qui entrave les féministes !
Avez-vous déjà été victime de discriminations sexistes ?
Évidemment ! Comme nous toutes. J’ai été victimes de violences verbales et d’agressions physiques étant plus jeune, j’ai touché de près le plafond de verre dans ma première vie professionnelle (dans la banque), et je suis sûre que beaucoup de choses ne se sont pas faites parce que j’étais femme sans que cela m’ait été dit ou que j’en aie eu conscience. Sans parler de l’autocensure qui est aussi une forme de discrimination.
Avez-vous un/des modèle-s féminin-s, si oui, lequel/lesquels ?
Je voue une grande admiration, comme beaucoup, à Simone Weil pour son action et son courage. Et bien sûr Virginia Woolf ne serait-ce que pour A Room of One’s Own.
Pensez-vous que l’éducation soit la clef pour parvenir à une réelle égalité entre les femmes et les hommes ?
Oui, bien sûr, l’éducation au sens large : l’école ne peut pas tout faire, c’est d’ailleurs le point de départ de la ligne éditoriale de Talents Hauts. Il faut sensibiliser parents, éducateurs, prescripteurs au sexiste à l’œuvre dans les livres pour la jeunesse, leur apprendre à décrypter les images stéréotypées, à remettre en cause les représentations, de la famille, des rôles sociaux, à bousculer les idées reçues — c’est d’ailleurs le « slogan » de Talents Hauts.
Quel est ou sera, selon vous, l’impact de l’affaire « Weinstein » ?
Je pense que nous avons franchi un cap, qu’il y a eu une prise de conscience dans une frange de la population, masculine notamment, qui « ne voyait rien ». Mais il ne faut pas se faire trop d’illusions, le message n’est pas passé partout ni forcement en profondeur. Il y a un effet de choc, on ne reviendra pas dessus mais cela va retomber, on va oublier, et cela continuera. On a franchi une marche mais le haut de l’escalier est encore loin !
Quels conseils vous donneriez-vous à vous étant plus jeune (votre younger-self) et aux jeunes gens en général ?
On dit souvent qu’il y a eu plusieurs vagues dans le féminisme. C’est vrai, mais il ne faudrait pas que cela fasse penser qu’à chaque vague correspond un acquis définitif. Les droits politiques ne sont pas acquis dans tous les pays, loin de là. La liberté sexuelle risque toujours près d’être remise en cause (on a quand même dû créer un délit d’entrave à l’IVG en France en 2014 !). Quant à l’égalité économique, on est loin du compte (voir les statistiques sur les écarts de salaires). Il faut donc rester sur tous les fronts, le retour en arrière est toujours possible. Je pense que pour une jeune Française, la priorité reste l’indépendance financière : un boulot avant tout et, si couple, il y a le partage des tâches domestiques, y compris lorsqu’arrivent des enfants. Il n’y a que comme cela qu’on résoudra les écarts de salaires et qu’on atteindra la parité aux postes à responsabilité.
Et ça, c’est difficile mais c’est aussi ce qui est à la portée de chacun•e…
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