« Childfree » ou les femmes qui ne veulent pas d’enfants

« Childfree » ou les femmes qui ne veulent  pas d’enfants

 

Lucie Dumas Ferreira

« Quand même, tu pourrais faire un effort. C’est important. »

D’expérience personnelle, je crois que jamais une phrase ne m’a autant donné envie d’écrire pour pousser un coup de gueule.

Simple conversation avec une connaissance sur l’un des innombrables réseaux sociaux, on parle d’enfants, j’avoue ne pas en désirer – précisant que c’est ma vision actuelle qui est donc susceptible d’être modifiée à l’avenir – et j’ai vu ces mots-là s’afficher sur mon écran.

Surprise, je suis restée un temps hébétée devant mon téléphone avant de sentir à l’intérieur de moi la chaleur si caractéristique de la colère qui monte. Je ne sais par où commencer pour expliquer le pourquoi du comment.

Plusieurs questions se sont imposées à moi. Depuis quand « faire un enfant » se conjugue avec l’expression « faire un effort » ? Pourquoi une personne se permet de me dire ce que je dois faire de ma vie et de mon corps sans que je ne lui pose la question ? Avec quelle légitimité une personne juge-t-elle ma décision, relativement personnelle pour le coup, en estimant que parce que je suis une femme je dois nécessairement vouloir un enfant et devoir FAIRE L’EFFORT d’en avoir un quand bien même ça n’est pas mon désir ? Et finalement, comment sont aujourd’hui perçues toutes ces femmes qui avouent – ou pas, le plus souvent – ne pas ressentir ce désir de maternité ?

 

L’état actuel de la situation

Aujourd’hui, environ 4,3% des françaises se détournent de la maternité. C’est peu, mais ce chiffre peut être contestable au regard de l’omerta qui pèse sur cet aveu.

Petit à petit, les femmes osent affirmer devant leurs familles, leurs ami.e.s, leurs collègues, leurs  connaissances que non, merci bien, elles ne veulent pas d’enfants. Là où la maternité était considérée par de nombreuses personnes comme l’épanouissement ultime du sexe féminin, elle devient aujourd’hui un choix, contrarié mais revendiqué et assumé.

Ces femmes sont appelées les « childfree » (et non pas « childless », utilisé par leurs détracteurs pour les critiquer). Les raisons pour lesquelles elles refusent d’avoir un enfant peuvent venir de causes toutes plus variées les unes que les autres et ces causes devraient leur être personnelles et ne pas faire l’objet de critiques toujours plus vives par la société actuelle.

Certaines invoquent des raisons intimes liées à leur histoire familiale : absence ou surprésence d’un parent, adoption, maltraitance, parent démissionnaire, divergences d’opinion … Certaines ont au contraire peur de perdre leur indépendance ou vont refuser les contraintes entraînées par l’arrivée d’un enfant : le congé maternité, le retour au travail parfois difficile, les responsabilités, le stress, la réorganisation d’une vie qui se trouverait déstabilisée … D’autres femmes veulent simplement sortir des schémas familiaux classiques quand d’autres encore ne veulent tout simplement pas donner naissance à un enfant dans un monde incertain sur lequel planeraient les menaces écologique, terroriste ou même la seule surpopulation d’une planète qui ne demande qu’à respirer.

Aucune de ces raisons n’est meilleure qu’une autre. Aucune n’est moins bien. Toutes sont personnelles. Toutes sont respectables.

Aujourd’hui, beaucoup de ces femmes avouent avoir des problèmes dans leurs relations amoureuses à cause de cette décision. Seulement, elles sont tout aussi nombreuses à camper dessus et à ne pas vouloir changer leur façon de penser et de mener leur vie. Bien souvent cette décision n’est pas prise sur un coup de tête, et dans la majorité des cas, le ou la partenaire de cette femme est au courant de sa volonté dès le départ. Dès lors, leur vie de couple est censée se dérouler en connaissance de cause.

Des normes pesantes et contradictoires

Ne serait-il pas temps, en 2019, non pas d’accepter qu’une femme ne veuille pas d’enfant mais seulement de le respecter ? Le fait pour une femme de dire à quelqu’un que « Non. Merci. Je ne veux pas d’enfant » n’appelle à aucune discussion, aucune provocation et n’est encore moins une façon de se revendiquer comme différente. La seule différence qui est faite dans ces cas-là est généralement réalisée par notre interlocuteur.trice qui va estimer que nous sommes anormales du fait de cet absence de désir maternel.

Je vous épargnerai la mauvaise-foi en vous disant que dans son étymologie même, la maternité n’est censée concerner que les femmes et donc se fiche de l’avis des hommes et des autres femmes qui ne seraient pas la mère du futur enfant. Mais permettez-moi de rappeler que le but de notre société est de créer des normes, des comportements sociaux et sociétaux et dès lors que vous ne rentrez pas dans le moule, vous êtes regardé comme une bête sauvage ou un extraterrestre.

Beaucoup vous dirait « mon corps, mon choix » alors que la société actuelle dicte plutôt « ton corps, notre choix ». Les corps féminins aujourd’hui doivent répondre à des normes toutes plus contradictoires les unes que les autres.

En vrac : soit grande, soit fine, soit belle ; épanouis-toi, travaille pour te révéler, grossis pour donner la vie, maigris rapidement pour retrouver ton poids de forme, cache tes vergetures et ta peau d’orange ; souris toujours, allaite ton bébé quand il en a besoin, occupe-toi de ton mari, de tes enfants mais prends soin de ton apparence … Une femme aujourd’hui est critiquée si elle ne souhaite pas laisser un petit être prendre place à l’intérieur d’elle-même mais elle est critiquée également si elle garde les stigmates de sa grossesse et ne rentre alors plus dans la norme ou quand bien même elle avoue se sentir dépassée par son nouveau rôle.

Comment voulez-vous que les femmes arrivent à s’épanouir où que ce soit, encore plus dans la maternité si elles subissent toutes ces réflexions, si les normes sont à ce point contrastées ? Il semblerait aux yeux des gens que si un corps de femme n’est pas un jour déformé par la maternité, alors elle ne sera pas non plus considérée comme une « vraie » femme puisque sa capacité procréative n’aura pas été mise en œuvre.

 

Une société en évolution

Seulement, la société évolue et aujourd’hui, je suis désolée de préciser – surtout de devoir le faire – que non, toutes les femmes ne s’épanouissent pas à travers la maternité, n’ont pas envie d’être comme nos grands-mères, voire certaines de nos mères, et de se réaliser en tant que mères plutôt qu’en tant que femmes.

Le but n’est ici pas de faire une ode à la « non-maternité » pour convaincre les femmes de ne plus faire d’enfants. Le but est seulement de faire comprendre aux personnes qui liront cet article que toutes les femmes ne se réduisent pas à leur capacité à procréer mais qu’elles sont belles et bien dépendantes de leur volonté et de leur liberté de le faire ou non.

Non, une femme qui ne veut pas d’enfant ne les déteste pas, non elle n’est pas non plus amère ou triste et cela ne signifie pas non plus qu’elle ne veuille rien transmettre. Cette femme, à travers sa décision, montre juste qu’elle est capable de s’écouter, de se connaître, de choisir par elle-même la vie qu’elle veut mener et surtout de se dresser face aux critiques des autres.

Il convient également de rappeler que la maternité n’est pas toujours une joie complète et une merveille telle qu’elle peut être décrite par les militant.e.s pro-création.

Là où Simone de Beauvoir dans son Deuxième sexe écrivait, déjà en 1986, « Que l’enfant soit la fin suprême de la femme, c’est là une affirmation qui a tout juste la valeur d’un slogan publicitaire. », des mères confirment que non, la maternité n’est pas toujours une partie de plaisir et que si c’était à refaire, elles ne le feraient pas forcément. Dans son essai No Kid, Corinne Maier présente « quarante raisons de ne pas avoir d’enfant » et va même plus loin en écrivant « avoir un enfant est le meilleur moyen d’éviter de se poser la question du sens de la vie : il est un merveilleux bouche-trou à la quête existentielle ». Plutôt violent pour une personne qui est censée s’épanouir dans son rôle de mère.

Les mères qui expliquent que leur maternité n’est pas aussi merveilleuse que prétendue récoltent des critiques parfois aussi violentes que celles reçues par les childfree, mais n’est-ce pas là leur liberté d’expression et de prévention ? Parlons aussi des femmes qui ne comprennent pas leur propre réaction de burn-out après la naissance de leur enfant. Est-ce qu’elles subissent une désillusion face à la maternité qu’elles avaient imaginé et celle qui se réalise devant elles ou alors se sentent-elles anormales par rapport aux récits d’enfantement merveilleux décris par d’autres mères ? Certainement un peu des deux. Non seulement la femme ne s’épanouirait, dans les mémoires anciennes, que par sa capacité à être mère, mais il faut en plus qu’elle soit une bonne mère, aux yeux des autres. Poids supplémentaire.

Nous vivons dans un monde où les femmes ont le choix et le droit de s’exprimer. Exprimer son désir ou son absence de désir d’enfant appartient à tout un chacun. Les hommes sont moins mal vus quand ils disent ne pas vouloir d’enfant mais subissent des critiques aussi. Dès lors, ne pouvons-nous pas admettre que chacun est libre de s’exprimer ou non, de choisir ou non, de procréer ou non et que les personnes en désaccord avec ces décisions, bien qu’ayant le droit de s’exprimer, ont surtout le devoir de respecter les décisions de chacun et de peut-être se poser la question de leur véritable liberté derrière chaque action qu’elles réalisent ?

Alors oui, la société a évolué et s’il est vrai que depuis des millénaires la femme existe avant tout par son statut de mère, aujourd’hui il faut admettre qu’elle veuille exister en tant que femme. Demandez-vous combien d’enfants sont nés sans avoir été réellement désirés, sans avoir eu la chance de tomber sur une maman prête à donner la vie par conviction maternelle plus que par obligations sociétales.

Faire un enfant est un choix et une liberté. Ne pas vouloir d’enfant est un choix et une liberté. Tout le monde a également la liberté de changer ou non d’avis. Et si nous laissions les potentielles futures mamans prendre leur décision en conscience et de manière respectueuse. Et si nous laissions les personnes, en général, avoir des enfants parce qu’elles le désirent profondément plutôt que parce que la société le désir.

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