WANTED: WITCHES, WOMEN AND ALL THE OTHERS – Naître avec la corde au cou

WANTED: WITCHES, WOMEN AND ALL THE OTHERS

Naître avec la corde au cou

De Solani BrB

 

Oyez, oyez! Braves gens!

            Nos ainées féministes l’avaient prédit; la misogynie est bien décidée à rester, tel un vilain champignon super-glué à la voûte plantaire de nos grandes civilisations. Les plus indulgent.es suggèrent posément de laisser le temps faire son travail, persuadé.es de la victoire de l’hypermodernité sur les esprits encore réfractaires; tandis que les plus déterminé.es s’interrogent sur la potentielle finalité d’une lutte sans cesse disqualifiée et moquée, pourtant toujours aussi nécessaire et légitime.

Hier Institoris et Sprenger, aujourd’hui Trump et autre Zemmour se plaisent à siffloter impunément des mélodies antiféministes redondantes qui ont traversé les siècles. Disposés lascivement entre les oreillers moelleux du pouvoir politique et médiatique, les puissants se livrent à une guerre de droit sans merci contre les femmes, leur préférant toujours et encore un homologue asservi, la Femme; être étrange et mystique, merveilleusement parée et docile, passionnée par les activités d’intérieur, et attendant désespérément l’arrivée d’un Seigneur et Maître qui donnera sens à sa vie. Souriez! Clic! Portrait immuable.

Cette figure essentialisée à en crever, cette pure fabrication – que dis-je? Folie du démon et poudre de fée – a pourtant permis d’éradiquer les traces d’une ancêtre bien réelle et commune aux femmes. Parce que son savoir se dressait contre les lois et impératifs obscurantistes de « l’ordre naturel établi », la sorcière a suscité l’effroi et déchainé la haine de ceux qui ne voyaient en elle qu’une supplétive ou, Dieu le Père nous en garde, une épouse servile du Diable. Rien que ça!

« Ding Dong! The Witch is Dead! » 

            L’imagination fructueuse des puissants a ainsi donné naissance à une purge sanglante entre les XIVe et XVIIe siècles, qui entraina la mort de toutes celles et ceux affilié.es de près ou de loin à la sorcellerie et au soin. La Chasse aux sorcières, que l’on évoque aujourd’hui encore aussi sérieusement que si l’on racontait l’anecdote de l’oncle Norbert qui s’étouffe avec un os de dinde au repas de Noël – c’est triste, mais ça arrive –, a esquissé les traits d’une ennemie que les bûchers, et autres moyens de persécutions, s’évertueraient à faire taire. Car si elle n’épargna pas grand monde, la moindre suspicion pouvant conduire à l’exécution, la Chasse aux sorcières s’acharna tout particulièrement sur les femmes.

Voyez-vous, qu’elle soit sorcière, guérisseuse, sage-femme, ou simplement trop belle, trop vieille, trop pieuse ou pas assez, la femme est un être « suspect » par nature. Oui, oui, c’est même quelqu’un qui l’a dit. Libérez-la des chaines qui la rendent si vertueuse à vos yeux, et elle vous quittera pour le Diable. Même qu’elle lui offre des sacrifices humains et porte ses enfants. Et quand vient le soir, elle enfourche son balais pour aller le retrouver! Croix d’bois, croix d’fer, si je mens j’vais en Enfer!

Dès lors qu’elle s’autorise à exister en-dehors des cercles délimités à la craie qui ont été tracés pour elles, les femmes semblent de nouveau incarner toutes les forces contingentes de la Nature. Pas étonnant alors que les sorcières aient été une telle source d’angoisse. Autrefois hautement respectées, les sorcières et autres praticiennes s’appliquaient à accompagner la naissance et la mort des individus, à identifier et cueillir les plantes, préparer les onguents, les cataplasmes et les potions, briser les mauvais sorts, provoquer l’avortement, désinfecter et recoudre les blessures. Leurs connaissances et pratiques du soin leur conféraient un pouvoir individuel et communautaire indéniable, faisant d’elles des figures centrales de la société.

Et à ceux qui s’enorgueilliraient d’intelligence à l’idée de « briser un sort », je répondrai ceci; nombreuses sont les croyances païennes ayant influé certaines pratiques ésotériques que nos esprits rationnels ne sauraient considérer sérieusement. Néanmoins, la médecine des sorcières reposait sur des connaissances et des compétences empiriques dont elles étaient les instigatrices: médecine, gynécologie, chimie et botanique étaient les domaines d’expertises de ces femmes, dont la contribution scientifique tombe trop régulièrement sous la vulgaire appellation de « recettes de bonnes femmes ».

Rompre la malédiction

            Bien que la Chasse aux sorcières, et les institutions qui lui ont succédée, soit parvenue à disqualifier les femmes face au pouvoir social et médical, les féministes d’aujourd’hui s’interrogent sur cette ancêtre persécutée. Loin de l’image grotesque de la vieille femme édentée, dévoreuse d’enfants et d’hommes, longtemps relayée dans la culture de masse, la sorcière ressuscitée est à nouveau parée de tout son pouvoir; restaurée à la lumière de son importance communautaire, de ses savoirs scientifiques et de son rôle subversif dans des sociétés saucissonnées par l’autorité religieuse et politique. Peu à peu, les femmes se rassemblent autour de ce symbole, et revendiquent le titre de « Sorcière » plus qu’elles ne se revendiquent « Féministes »; contrant ainsi l’utilisation péjorative et abusive du terme pour insulter les femmes.

Ni sainte, ni martyre, la sorcière est une preuve que la misogynie actuelle s’est cristallisée autour de préjugés hérités d’un système d’oppression et de destruction, qui condamna des milliers d’innocentes à la torture et à la mort. Preuve également que les violences physiques et symboliques infligées aux femmes demeurent un moyen persuasif pour « remettre à leur place » celles qui oseraient prétendre à la liberté et au pouvoir.

Partout dans le monde, les sorcières ont permis, et permettent aujourd’hui encore, de tisser les fondements d’une culture féministe capable de fédérer les femmes, et tous ceux qui s’opposent aux logiques de discrimination et d’exclusion. La sorcière d’hier est la nouvelle militante de demain; ni baguette magique, ni chapeau pointu, elle puise sa magie des savoirs qu’elle partage avec ses consoeurs et confrères. Si les conservateurs d’aujourd’hui ont hérité des phobies hystériques de leurs prédécesseurs, les femmes commencent tout juste à se réapproprier plus largement une histoire commune, trop longtemps ombragée par le mépris des historiens.

            L’antiféminisme n’a qu’à bien se tenir, sa tombe est déjà creusée. Et cette fois, les sorcières sont bien décidées à ne pas laisser l’histoire se répéter. Juré, craché.

 

 

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